Suite sur la misère de l'homme-mesure

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vendredi 3 janvier 2014

Vivre à flux tendu

En notre monde mis en forme en fonction des intérêts marchands, ce sont les flux de marchandises qui créent de la valeur, autrement dit de la valeur d’échange car telle est, en l’occurrence, la seule valeur reconnue. Plus les flux de marchandises sont nombreux, plus ils sont rapides, plus cela rapporte.

On sait qu’une certaine forme d’activité humaine est susceptible d’une évaluation en terme de valeur d’échange (on peut lui donner un prix) ce qui la rend susceptible d’échange marchand : c’est le travail rémunéré. Le travail prend ainsi le statut de marchandise. C’est pourquoi il faut accélérer le processus par lequel il se transforme en produit fini. On constate ainsi que tout est fait pour minimiser les temps de pause du travailleur comme celui de l’arrêt des machines sur lesquelles il travaille ; de là vient l’organisation du travail en «°trois-huit°», comme la banalisation du travail le dimanche. Mais ce caractère envahissant du travail, c’est du classique. Il faut prendre garde que l’impératif d’accélération du flux des marchandises nous touche bien au-delà de notre temps de travail.

C’est ce que l’on peut expérimenter dans la gare TGV d’Aix-en-Provence. Une gare est par la force des choses un lieu de pause, celle qui permet de caler son temps personnel sur l’horaire des trains : attente du train par le voyageur ou par celui qui l’accueille. Une gare devrait donc être organisée non seulement pour interfacer le mouvement du train avec les autres modes de transport, mais aussi pour accueillir le temps d’attente.

La gare dont je parle a réussi à supprimer tout espace de consommation où l’on puisse s’asseoir. Il n’y a que des baraquements extérieurs de vente à emporter. Très pratique lorsqu’on est bardé de bagages ! D’autant qu’il n’y a pas non plus de consigne. Et il n’y a pas plus de salle d’attente : seulement des sièges – en nombre ridiculement petit eu égard au nombre de voyageurs accueillis – sur les bords de couloirs de passage.

Ainsi tout est fait pour que ce lieu public, où les gens ne peuvent manquer d’avoir à attendre, ne soit pas accueillant. Tout est fait pour qu’ils restent le moins possible. Tout est fait pour qu’ils n’aient aucune possibilité d’y être autrement que dans le désir incommode de l’attente (d’un train). Pas la possibilité de se rencontrer pour discuter , de travailler (sur des documents ou un ordinateur), ou même de se consacrer à la lecture sans être constamment perturbé.

L’humain posé, l’humain disponible, l’humain tout simplement content, est proscrit. Il faut que l’humain reste dans la tension des réquisits des flux marchands – ici la consommation de son voyage – pour se retrouver d’ailleurs, dès que parvenu à destination, dans de nouvelles préoccupations marchandes : taxi, hôtel, etc.

Non seulement dans son travail, mais dans ses voyages et ses loisirs (« On va à quel ciné ? »), dans sa vie familiale même, en laquelle il subit les « annonces » et publicités des écrans (« Qu’est-ce qu’on regarde ce soir ? », « On commande une pizza ? », « Regarde ce qu’il y a sur internet ! ») – ne faut-il pas dire « toujours » ? – l’humain est mis en tension par la logique marchande.

De plus en plus l’espace et le temps sociaux sont organisés pour qu’il vive à flux tendu. Le « flux tendu » est un mode d’organisation industrielle qui minimise le temps de passage des actifs et des produits lors des différentes étapes de la production. Il vise à augmenter la rentabilité. Même des lieux publics comme les gares peuvent donc être organisés pour fonctionner à flux tendu.

« Jusqu’où cela peut-il aller ? » avant que les citoyens arrêtent de prendre sur eux pour vivre selon un mode qui ne correspond pas à ce qu’ils se savent être est la bonne question.

vendredi 27 décembre 2013

Sous l'œil de Big Data


Depuis peu de temps un nouvel individu s'est invité dans ma vie sociale.

Pas fier du tout il est arrivé de façon subreptice, au point que je ne saurais dire à quel moment il est apparu. Mais au bout d'un certain temps il a bien fallu se rendre à l'évidence : il était toujours là lors de mes navigations internet. Et depuis je fais avec - je considère internet comme un bel outil inventé par les hommes et je veux continuer à en tirer parti (il me permet de vous écrire).

Mais il m'ennuie ! Ce n'est pas qu'il soit hostile ou agressif. Au contraire, il semble vouloir mon bien. Il se soucie de mes désirs, et souvent même il veut les devancer. Toujours il me propose ce qu'il suppose être pour moi des objets propres à les satisfaire. Mais il est collant au point d'en être indélicat. Toujours il est là proposant obstinément ces supposés objets de satisfaction même si mes préoccupations présentes sont totalement ailleurs. Indélicatesse d'ailleurs aggravée par ce qui semble être un profond crétinisme congénital. Croyant savoir ce que je veux par mes expressions, quêtes et requêtes antérieures sur internet, il me propose la plupart du temps des produits dont les désirs correspondants ne sont, depuis longtemps, plus d'actualité.

Récemment, à l'occasion d'événements le mettant en cause, j'ai appris son nom. Il s'appelle Big Data. Et j'ai appris aussi que son entreprise est autrement plus vaste que l'attention aux désirs de ma petite personne. « L’exploitation de ces données massives [big data] dont disposent les entreprises et les pouvoirs publics sont porteuses d’applications nouvelles et de gains de compétitivité considérables » écrit Anne Lauvergeon dans son rapport sur les travaux de la commission « Innovation 2030 ». Autrement dit la croissance de Big Data est un projet prioritaire pour la logique marchande qui a aujourd'hui le pouvoir d'orienter l'avenir de l'humanité.

Big Data n'a donc pas fini de m'importuner. De nous importuner tous, faudrait-il peut-être écrire ? Mais justement tout est dans le peut-être. Car quoiqu'on en veuille, avant d'être un problème social la relation à Big Data est d'abord un problème personnel : ce sont de mes désirs dont il s’occupe, et c'est à moi personnellement qu'il s'adresse. Il me renvoie une image de consommateur sans pensée et sans souplesse, réduit à quelques désirs insistants, comme si j'étais bloqué sur des passions, voire même obsessionnel.

Et l’indélicatesse de Big Data est précisément en cela : son insistance à vouloir me faire croire qu'il me connaît alors qu'il me méconnaît.

Car Big Data se présente comme quelqu'un puisqu'il prétend tenir compte de ce que je suis. Or on n'est jamais sauf du regard qu'autrui porte sur nous. Comme l'écrivait le philosophe Alain : "Le peuple, méprisé, est bientôt méprisable".

Ainsi Big Data pourrait bien être un "big dark cloud" (gros nuage sombre) sur l'avenir à ainsi réduire l'homme à ce qu'il en mesure.

dimanche 22 décembre 2013

Hirondelles ...

Qui dira combien sera amputé l'imaginaire de liberté d'enfants qui ne pourront plus contempler le fol ballet des hirondelles les soirs d'été ?


Video originale

dimanche 1 décembre 2013

Assommer quelqu'un en direct

Il s'est passé quelque chose de particulièrement navrant sur le plateau du "Grand Journal" de Canal+, ce jeudi 28/11 .

Veuillez installer Flash Player pour lire la vidéo
La tentative d'hypnose de Max Boublil - Le Grand Journal du 28/11

On s'est donc autorisé à assommer un inconnu, en direct, à une heure de grande écoute, simplement pour faire rire.

La scène ne semble pas jouée : comment le spectateur aurait-il évité un geste de protection devant le coup s'il l'eut su venir ? En tous cas, pas le moindre signe de compassion pour la victime. La camera reviendra sur le corps étendu, plus tard, mais ne s'y attardera pas : il faut avancer coûte que coûte vers la nouvelle séquence de divertissement pour continuer à aspirer l'intérêt du public et donc les recettes publicitaires.

Mais l'essentiel est que cela n'apparaisse pas joué. Cela signifie qu'il est tout-à-fait possible d'assommer quelqu'un simplement pour faire rire. Cette possibilité venant de personnes qui sont affichées comme référence pour une vie réussie, elle prend en quelque sorte une valeur exemplaire.
 
Les centaines de milliers d'enfants témoins de la scène ne peuvent qu'y trouver une invitation à utiliser la violence comme simple moyen pour rire. La violence n'est plus une frontière morale infranchissable, elle est une manière de se faire plaisir. Sûr que certains s'en rappelleront dans les cours de récréation ou ailleurs : on peut laisser libre cours à son penchant à la brutalité ... et laisser la victime en souffrance pour se réjouir collectivement.

Bon courage à tous nos instituteurs, et à notre Ministre de l’Éducation, engagés dans une campagne contre la violence à l'école !

Bon courage à tous les éducateurs (c'est-à-dire à peu près tous les adultes) !

Faut-il rappeler à ceux qui composent des émissions de télévision vers des millions de citoyens qu'il y a le principe de fraternité dans ce qui constitue notre pacte républicain ? Et à juste titre. Car la fraternité est consubstantielle à notre humanité commune même si la société organisée pour la circulation des marchandises ne veut voir que la compétition et la rivalité. La preuve en est qu'au moins au fond d'eux-mêmes, je suis prêt à le parier, ils ont été des millions à ressentir comme insupportable ce rire collectif devant cet inconnu assommé.

Disons-le ! Disons que cette violence arbitraire et cette veulerie nous insupportent et qu'elle ne peut qu'avoir des effets ravageurs sur la vie sociale !