En notre monde mis en forme en fonction des intérêts marchands, ce sont les flux de marchandises qui créent de la valeur, autrement dit de la valeur d’échange car telle est, en l’occurrence, la seule valeur reconnue. Plus les flux de marchandises sont nombreux, plus ils sont rapides, plus cela rapporte.

On sait qu’une certaine forme d’activité humaine est susceptible d’une évaluation en terme de valeur d’échange (on peut lui donner un prix) ce qui la rend susceptible d’échange marchand : c’est le travail rémunéré. Le travail prend ainsi le statut de marchandise. C’est pourquoi il faut accélérer le processus par lequel il se transforme en produit fini. On constate ainsi que tout est fait pour minimiser les temps de pause du travailleur comme celui de l’arrêt des machines sur lesquelles il travaille ; de là vient l’organisation du travail en «°trois-huit°», comme la banalisation du travail le dimanche. Mais ce caractère envahissant du travail, c’est du classique. Il faut prendre garde que l’impératif d’accélération du flux des marchandises nous touche bien au-delà de notre temps de travail.

C’est ce que l’on peut expérimenter dans la gare TGV d’Aix-en-Provence. Une gare est par la force des choses un lieu de pause, celle qui permet de caler son temps personnel sur l’horaire des trains : attente du train par le voyageur ou par celui qui l’accueille. Une gare devrait donc être organisée non seulement pour interfacer le mouvement du train avec les autres modes de transport, mais aussi pour accueillir le temps d’attente.

La gare dont je parle a réussi à supprimer tout espace de consommation où l’on puisse s’asseoir. Il n’y a que des baraquements extérieurs de vente à emporter. Très pratique lorsqu’on est bardé de bagages ! D’autant qu’il n’y a pas non plus de consigne. Et il n’y a pas plus de salle d’attente : seulement des sièges – en nombre ridiculement petit eu égard au nombre de voyageurs accueillis – sur les bords de couloirs de passage.

Ainsi tout est fait pour que ce lieu public, où les gens ne peuvent manquer d’avoir à attendre, ne soit pas accueillant. Tout est fait pour qu’ils restent le moins possible. Tout est fait pour qu’ils n’aient aucune possibilité d’y être autrement que dans le désir incommode de l’attente (d’un train). Pas la possibilité de se rencontrer pour discuter , de travailler (sur des documents ou un ordinateur), ou même de se consacrer à la lecture sans être constamment perturbé.

L’humain posé, l’humain disponible, l’humain tout simplement content, est proscrit. Il faut que l’humain reste dans la tension des réquisits des flux marchands – ici la consommation de son voyage – pour se retrouver d’ailleurs, dès que parvenu à destination, dans de nouvelles préoccupations marchandes : taxi, hôtel, etc.

Non seulement dans son travail, mais dans ses voyages et ses loisirs (« On va à quel ciné ? »), dans sa vie familiale même, en laquelle il subit les « annonces » et publicités des écrans (« Qu’est-ce qu’on regarde ce soir ? », « On commande une pizza ? », « Regarde ce qu’il y a sur internet ! ») – ne faut-il pas dire « toujours » ? – l’humain est mis en tension par la logique marchande.

De plus en plus l’espace et le temps sociaux sont organisés pour qu’il vive à flux tendu. Le « flux tendu » est un mode d’organisation industrielle qui minimise le temps de passage des actifs et des produits lors des différentes étapes de la production. Il vise à augmenter la rentabilité. Même des lieux publics comme les gares peuvent donc être organisés pour fonctionner à flux tendu.

« Jusqu’où cela peut-il aller ? » avant que les citoyens arrêtent de prendre sur eux pour vivre selon un mode qui ne correspond pas à ce qu’ils se savent être est la bonne question.